Into the Woods, c’est fini

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Episode suiv.

Hé oui, je décide aujourd’hui de mettre officiellement fin à ce projet.

Hier j’ai croisé une amie libraire qui m’a dit quelque chose comme “ce projet là je l’attend, j’ai tellement envie de le voir sur une étagère”.
Cette phrase m’a beaucoup travaillée.

Beaucoup de gens me demandent régulièrement sur un ton léger “bon, c’est quand que tu nous sors un livre, toi ?”, ne se rendant pas compte de la pression et de la culpabilité qu’ils m’infligeaient en me sortant cette phrase.
Il y a quelque chose de distant, de “sympathique” dans cette tournure de phrase, qui peut laisser entendre, dans le contexte et sur le ton employé qu’écrire et réaliser un bouquin, ça se fait en quinze jours, en y passant 10 minutes le soir en rentrant du boulot, sur un coin de table, tout en regardant d’un œil distrait la dernière série Netflix.
Il y a aussi un côté où les gens ont l’air de croire que je glandouille depuis tout ce temps, que j’attend que ça vienne.
…ou encore plus décalé dans mon cas…que j’ai peur de me lancer.

Il y a toujours ces petites phrases, balancées au hasard, souvent de la part de gens qui ont “un avis sur tout, mais surtout un avis“, même (surtout) sur des sujets qu’ils ne maîtrisent pas; quand on exprime ses doutes sur son travail, sa remise en question, juste parce que là on est conscient que le découpage qu’on vient de faire ne fonctionne pas et qu’on va pas se voiler la face, on a trop souvent le droit à des “prend confiance en toi.”, “moi si j’étais éditeur, je t’aurai édité depuis longtemps”, “rolala, quand on voit le succès qu’a Titeuf alors que c’est super mal dessiné…!”, “il faudrait que tu trouves un personnage sympa, qui voyage et qui incarne un truc…un peu dans le genre d’Astérix”, sans parler de la traditionnelle histoire de ‘l’oncle René qui a un jour glissé sur un flyer (d’un médium africain qui fait revenir la femme plus vite que le chien à son maître, qui donne rendez-vous derrière la gare après minuit), et qui s’est retrouvé le cul par terre, tachant ainsi son beau pantalon blanc’ qu’on nous raconte entre deux verres, avant de sortir le fameux : “Hé ! Pour une BD ! T’as vu, moi j’t’en trouve des idées ! Je pourrais être scénariste.”

Depuis ma sortie de l’école en 2009, je suis allée me faire bâcher par des dizaines d’éditeurs pour montrer mon travail, j’ai monté environ dix projets BD qui m’ont pris du temps et de l’énergie et qui n’ont pas abouti, parfois avant même d’être vu par des éditeurs pour des questions de non-entente avec les scénaristes.
Croyez-moi, ça pousse sérieusement à se questionner sur sa légitimité dans le monde de la bande dessinée, et ce de façon bien badante, et quand on regarde les conditions de signature, de paiement et de réalisation d’un album, on fini par vraiment se demander si ce petit jeu en vaut la chandelle.

*

. J’ai commencé à dessiner Into the Woods à la suite d’un projet auquel je croyais, qui n’a même pas été présenté aux maisons d’éditions, à la suite d’un mail long comme mon bras, extrêmement violent, agressif et paralysant que le scénariste de ce même projet m’a envoyé sans prévenir, quelques jours avant d’envoyer le dossier.
. J’ai commencé à dessiner Into the Woods à la suite de deux autres collaborations qui avaient mal tournées, et qui m’ont laissé croire que j’étais juste bonne à être un médium entre le scénariste et la feuille de papier.
. J’ai commencé à dessiner Into the Woods après de nombreux déboires avec les autres êtres humains, et après avoir commencé à accepter que je me faisais un bon syndrome de Stockholm.
. J’ai commencé à dessiner Into the Woods après avoir perdu des gens que j’appréciais, après avoir vu partir celui à cause de qui j’ai commencé à dessiner, et après avoir vu deux amis, dont celui que je considérais comme mon deuxième père, être emportés par le cancer en un temps record.

. J’ai continué d’écrire Into the Woods après la fin d’une relation qui avait durée des années, et après avoir dût faire des deuils amoureux et humains.

. J’ai dessiné la dernière page d’Into the Woods sans conviction, dans la chambre de mon appartement à Cayenne, après avoir laissé le projet de côté pendant des mois, sous une chaleur de plomb, en me concentrant plus sur la recherche d’air et de fraîcheur que sur les émotions que j’étais en train de passer dans cette page et en trouvant paradoxale de dessiner des forêts européennes alors que j’étais entourée au quotidien de bois-canons, de palmiers, de manguiers et de palétuviers et que je commencais à oublier à quoi ressemblaient une rose et un sapin.

Ce projet qui avait été jusque là un puissant exutoire n’avait plus de sens, et ne faisait plus échos à rien, si ce n’est à une page qui s’était tournée.

*

J’ai cherché une suite à cette histoire, pendant des semaines, des mois; acceptant finalement qu’il fallait laisser les choses venir; que la force de ce projet tenait à son authenticité, à l’exorcisation de mes ressentis, et au fait que rien n’est jamais été forcé ou fait pour plaire.
Jusqu’à ce que je comprenne ce matin que si je ne trouve pas de suite à ce projet c’est parce qu’il a appartenu à une période de ma vie qui est derrière moi, et que je ne peux plus exploiter. Ou du moins pas de cette manière.

Alors j’ai réfléchis à un moyen d’en faire un livre, pour suivre la voie que m’indiquait mon amie libraire.
Une fois de plus, ce n’est pas un manque de volonté dans la recherche d’éditeur. Mais je me suis entendue dire que ça ne racontait rien, que ce n’était pas publiable en l’état.
Ce que je peux entendre.
Mais je refuse de retoucher à quoi que ce soit dans ce projet.
Ce n’est ni de la paresse, ni une fuite, ni de l’auto-sabotage; c’est simplement que ce projet n’est pas un produit commercial, mais une introspection, une thérapie, une performance artistique (oui, comme les œuvres de Joseph Beuys ! C’est mon côté et mes années Bachelière avec option Art Plastique qui ressort.) et de la même manière que refaire des pages pour avoir plus de matière serait décalé par rapport au projet et sonnerait faux, changer des choses aux pages n’aurait aucun sens.

Alors j’ai réfléchis à l’auto-éditer.
Mais l’auto-édition coûte cher. Pour des raisons personnelles, je n’ai aucune envie d’utiliser le crowdfunding; et puis, de l’auto édition, j’en ai fait pendant des années avec l’Atelier du Panda Roux, pour des goodies, des affiches, des cartes postales, et quelques livres, dont mon Sketchbook.
Ca demande une présence en festival extrêmement régulière (et ainsi de dire adieu à tous ses weekends, et par la force des choses, potentiellement à ses proches et à sa vie sociale), de l’organisation, un sens du commerce qui ne fait pas partie de mon boulot…et puis on se retrouve avec des cartons d’impressions, aux dessins qu’on voit vieillir et dont on n’est plus très fiers, qui prennent la poussière dans un coin, et qu’on n’arrive pas à écouler.

Et finalement je prend un peu de recul sur tout ça, et je me demande simplement pourquoi il faudrait en faire un livre pour que ce projet existe. Pourquoi ?
Quand j’ai commencé à dessiner Into the Woods, c’était une manière de me retrouver moi-même. De retrouver ma confiance en moi et une liberté perdue. De sortir d’une aliénation dans laquelle je m’étais retrouvée, en m’oubliant complètement pour fusionner avec les autres et me mettre à leur service, et dans laquelle je ne faisais plus rien pour moi.
C’était mon projet personnel, mon jardin secret, dans lequel je mettais tellement de choses que je pensais que ça sautait aux yeux de tout le monde et que je refusais de le montrer à quiconque, même à mon compagnon de l’époque, par pudeur, et pour ne pas me mettre à nue.

Et puis j’avais peur que le projet m’échappe et que je m’auto-censure si d’autres personnes le voyait.

Finalement j’ai commencé, avec beaucoup de réserves, à le laisser voir par quelques personnes proches.
Puis à le laisser feuilleter au public en festival. Jusqu’à le montrer à des éditeurs.
Pour finalement créer un blog exprès pour lui pour diffuser les pages.

Et à présent je me pose sérieusement la question de l’intérêt de l’imprimer.
De l’intérêt de “couper des arbres pour faire un bouquin” comme dirait un de mes amis. Pour faire ce bouquin.

Je n’achète quasiment plus de livres depuis des années (ou alors d’occasions); en général c’est parce que c’est trop cher pour moi (vous pouvez essayer de me faire le “arrête de fumer/ d’acheter des meubles Ikea / d’acheter des écrans plats /de jouer au lotto / de passer tes thunes dans les soirées,/… et à la place achète toi des livres” , ça ne marchera pas avec moi, je ne fais rien de tout ça. …j’ai une vie humble… et chiante…(enfin, pas à mes yeux, c’est le plus important))
Le livre est un objet très coûteux, fragile. Parfois magique, parfois décevant, parfois carrément WTF, où en effet, on se demande quel a été l’intérêt de raser des forêt pour faire tel ou tel bouquin.
…ça va, arrêtons cinq minutes avec cette démagogie autour du livre, de sa préciosité, de la beauté qui se dégage depuis son essence même.
Non, ça va, il faut le reconnaître, que ce soit de la BD ou des romans, il y a pleins de trucs bons à jeter, et pour lesquels on sait bien qu’ils ont vu le jour uniquement pour finir une ramette de papier entre deux impressions, ou pour des raisons marketing, qui nous amène à entendre des éditeurs dire “on sait qu’on produit de la merde, mais c’est ce que les beaufs aiment en ce moment“.
C’est beau, non ?

Ainsi, de la même manière que je trouve formidable ce qui se passe sur Youtube, avec la liberté que prennent les gens de créer, de parler de sujets qui les intéressent, et de tester pleins de choses, sans contrainte de format ou de code à respecter pour des raisons de marketing, j’aime l’accessibilité des blogs d’auteurs de BD.
J’aime ces formats où on peut expérimenter librement, sans chercher à plaire à un éditeur, sans devoir prouver qu’on est professionnel pour le faire, sans devoir bâcler parce qu’on est pris par le temps parce qu’il faut que le produit sorte pour Noël, et où quite à ne pas vivre décemment de sa passion, au moins on peut continuer de faire quelque chose qui nous plait et où on se sent intègre à nous même.

Et j’aime l’idée qu’un roman, aussi usé, bousillé et plié qu’il puisse être, puisse continué d’être lu. Et même si il a été recopié à la main sur un bout de papier toilette par un mec ayant une écriture de médecin.
Dommage, ça se prête moins à la BD, c’est moins facile de recopier des illustrations.

J’écris des histoires et je fais des dessins parce que j’aime faire ça en première raison, et pour que tout cela soit lu et vu pour une seconde raison.
Je ne fais pas ça pour enfermer ces même histoires et dessins entre deux planches de cartons qui prendront la poussière au fond d’une librairie, avant d’être envoyées au pilon parce qu’elles n’auront pas trouvées leur public, et pour avoir l’impression de racketter les lecteurs en essayant de leurs fourguer un livre à 25 euros sous prétexte qu’il fait 50 pages au lieux de 45, dont 30 pages qui ont été brodées et qui ne servent à rien, et que pour la couverture on a choisi d’appliquer un vernis sélectif sur un support moletonné qui fait de cette histoire un bel objet.

Bref.
Si vous voulez qu’Into the Woods soit un bel objet entre vos mains, n’hésitez pas à l’imprimer pour vous. Allez dealer ça avec un imprimeur ou sur un site pour faire des albums photos, et faites vous plais’ sur la maquette, ça ne vous coûtera pas probablement plus cher que d’acheter un livre en librairie.
Et si vous voulez “vendre” Into the Woods à d’autres gens, parce que ça vous a plu, parce que ça vous a touché, parce que vous avez aimé les dessins, ou même si c’est parce que vous trouvez que c’est tellement pourrave que ça vaut le coup de partager juste pour se marrer un peu avec ses potes, au lieu d’attendre qu’il soit disponible sur Amazon ou planqué dans dans le minuscule rayon des livres obscurs et des fanzines d’une librairie, un peu caché derrière une PLV ou un présentoir à carte postale, cliquez sur le lien du blog, copiez-coller le, et envoyez le où vous voulez.
Et voilà.

La vie c’est pas plus compliquée que ça.

Sur ce, je vous souhaite pleins de bonnes et belles choses; de chouettes découvertes artistiques et culturelles, de belles rencontres humaines,
et puis je vous souhaite de vous lancer si vous avez envie de raconter des trucs sur vous ou sur ce qui vous plait ou vous ressemble (sans autocensure), peu importe le format.

De mon côté je vais aller explorer les nouvelles pages de ma vie que j’aurai besoin d’exorciser, sur d’autres projets et peut-être d’autres formats.
Souhaitez-moi bonne chance dans cette nouvelle introspection !

Ce projet m’a beaucoup aidé et apporté énormément de choses.
Il m’a ouvert des voies, m’a permis de mieux m’accepter ou de mieux digérer des passages de ma vie. Et de tourner des pages.

Merci à tous ceux qui l’ont suivi, qui m’ont encouragé; Bonne lecture à ceux qui le découvre, ou le découvriront pas le suite.
Faites en votre propre interprétation, en espérant qu’il pourra vous amener quelque chose à vous aussi.

Bonne journée et à bientôt les petits loups !


Episode suiv.

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6 Commentaires

  1. Beau témoignage plein de tes vérités. C'est difficile en effet de poursuivre/suivre une histoire qui fait appelle à des émotions passées et de se sentir toujours dedans, en tout cas j'aime bien le travail que tu as montré avec Into The Woods.

    Du coup, bonne chance !

  2. J’avais déjà lu ce feuilleton avant de m’inscrire sur le forum. Je ne me suis pas arrêté au témoignage ci-dessus ni à poster un commentaire (c’est une habitude que j’ai pratiquement oubliée sur le net, honte à moi : quand c’est bon, il faudrait juste le dire). La BD était déjà très belle. Merci pour ce brin de vie partagée et bonne chance pour l’avenir. Je vois aussi qu’elle est arrêtée depuis plusieurs mois, j’espère vraiment que l’avenir justement (ou le présent en l’occurrence) ne se passe pas trop mal. Bonne continuation et bonne chance.

    • Merci pour ce gentil texte !
      Je ne sais plus si j’avais déjà répondu, peut-être par mail direct (désolée, ce n’est pas que je ne veux pas répondre, c’est que je n’arrivais plus à me connecter au site…oui, il y a des gens peu doués parfois, et j’en fais parti…)
      Béh voui, les choses continuent, avancent, échouent parfois, mais j’imagine que ça fait parti du jeu… :p
      Bientôt encore une nouvelle histoire courte, encore dans un autre genre, sur ce site, et si non, j’ai terminé mon premier album complet il y a deux mois environ, ou je faisais le dessin et la couleur -à paraître en décembre (on a le temps de compter les jours…)- et je travaille en ce moment sur mon deuxième album, à paraître aux éditions Glénat, ou je fais le dessin.
      Merci en tout cas, à tous, pour vos commentaires encourageants ! 🙂 C’est souvent solitaire le dessin, donc c’est cool de vous lire !

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