Rencontre avec les éditions Makaka

0
40



Nous vous proposons de découvrir un de nos partenaires-éditeurs, les éditions Makaka, que nous présente Shuky, le gérant fondateur de la maison d’édition.


Projets BD : Comment sont nées les éditions Makaka ? 
Shuky des éditions Makaka : Tout a commencé en 2006. Avec Karine, nous avons une idée: Regrouper tous les jeunes auteurs talentueux sur un seul et même site (30joursdebd.com), et proposer aux lecteurs de découvrir tous les jours sans exception, une nouvelle page de BD, totalement inédite et indépendante (donc qui ne nécessite pas de suite pour être comprise). Le site est lancé le 1er janvier 2007 est le succès est immédiat avec pas moins de 5000 visites par jour. De là, nous imaginons porter le site en version papier, en magazine plus précisément. Malheureusement les coûts et les conditions paraissaient très complexes, surtout pour un premier projet. On s’est donc intéressés de prés à l’édition “classique”…et on s’est lancés en août 2007 avec pour première sortie un album de Ced, qui travaille toujours avec nous depuis.

PBD : Tu dois recevoir un certain nombre de dossiers d’auteurs, quels sont tes critères pour choisir les auteurs avec qui tu vas travailler ? 
S : Oui, on en reçoit une dizaine par semaine (ce n’est rien comparé à d’autres éditeurs). Alors les critères, il sont difficiles à définir, car tout est question de goût et donc nos choix sont forcément subjectifs.
En tous cas, je dirais qu’il faut avant tout que l’auteur ait bien ciblé l’éditeur qu’il démarche. Quand on reçoit un projet d’album pour enfant (livre illustré) ou un roman, on ne prend même pas la peine de répondre. Car pourquoi perdre du temps pour une personne qui n’en a pas pris pour sélectionner les éditeurs à démarcher?
Ensuite il faut que le dossier soit bien présenté. Bien clair. Un synopsis, court et précis. Quelques illustrations mais surtout 4 ou 5 planches de BD finalisées. Il faut partir du principe qu’un éditeur, c’est une personne qui déborde de travail et qui croule sous les mails en tout genre. Encore plus quand il s’agit d’un éditeur à notre échelle finalement, car nous nous occupons pas que de l’édition mais aussi de tout ce qui englobe l’entreprise (compta, festival, communication, administratif etc). Donc on a besoin que ça aille vite… On a besoin d’ouvrir le dossier, de lire en 2 minutes le pitch, et de voir tout de suite la qualité du dessin. On sait tout de suite si ça colle. Sauf justement quand il n’y a que des illustrations. C’est un peu plus complexe. On peut avoir de superbes illustrations, mais une fois en cases, en action, en répétition et en mouvement, ça ne colle plus du tout. D’où l’importance d’envoyer des planches à part entière.

De gauche à droite : Ian Dairin, Ced, Gorobei, Johan Troïanowski et Stivo.

PBD : Comment se passe la prise de contact entre auteur et éditeur ? 
S : Il nous arrive d’en contacter. D’ailleurs récemment, nous avons repéré quelques illustrateurs qui pourraient bien coller à notre catalogue sur www.projets-bd.com. Sans citer de nom, je peux vous dire que c’est même plutôt bien parti avec l’un d’entre eux. Quant aux autres, on va se donner encore un peu de temps, mais il y a vraiment des auteurs de grande qualité sur le site, et ça fait plaisir à voir.
Sinon on peut en croiser en salon, ou tomber sur leur travaux sur facebook ou ailleurs. Mais attention, personnellement je trouve que, contrairement aux idées reçues, démarcher un éditeur sur un salon n’est pas une bonne méthode, à moins d’avoir rendez-vous ou que l’éditeur ait organisé quelque chose dans ce sens-là. Moi quand on vient me voir sur le stand, je n’aime pas ça car je n’ai pas du tout le temps.
Et, dans quelques rares cas, on tombe sur LE dossier sur lequel on flashe. Le dernier en date était celui d’Olivier Clert, avec qui nous avons signé dans la foulé, pour sa superbe série en deux tomes “Charlotte et moi” (dont le tome 1 est sorti en novembre et est déjà en rupture).

Johan Troïanowski en pleine dédicace.

PBD : Quels sont tes conseils pour un auteur (amateur) qui souhaiterait être édité ? 
S : Je pense qu’avant d’envoyer quoi que se soit, il faut vraiment avoir un truc béton. Pas balancer un dossier à l’arrache, ou quelques illustrations et un lien vers son blog. Personnellement, j’ai horreur de ça… et j’imagine que c’est le cas pour beaucoup d’éditeurs… Ça rejoint ce que je disais plus haut: Nous avons besoin que ça aille vite et que ça soit clair. Si il faut suivre un lien, fouiller etc, ça risque de coincer.
Ensuite quand on sent qu’on est prêt, quand on sent qu’on maîtrise son sujet, il faut bosser son dossier. C’est un peu comme un CV finalement. Si il est bien présenté, original, il va attirer l’œil et donner envie d’être lu…
Pour finir il faut de la patience. Il ne faut pas s’attendre à avoir une réponse tout de suite. Personnellement j’essaie de répondre rapidement, mais je connais des auteurs qui ont dû attendre plusieurs mois avant d’avoir une réponse (négative comme positive). Il ne faut pas baisser les bras non plus si on accumule les réponses négatives. Très souvent elles seront standardisées et non personnalisées, il sera donc difficile de savoir ce qui coince. Ça peut être le style, mais ça peut aussi être l’histoire qui n’intéresse pas ou qui est mal présentée. Il ne faut pas baisser les bras (bon…sauf si tous les éditeurs vous ont dit qu’il fallait arrêter la BD hein…) et persévérer. Et c’est aussi en ça qu’un site comme Projets-bd a son importance. Une communauté qui peut s’entraider, se conseiller et se soutenir, ça n’a pas de prix.

Le stand des éditions Makaka en Festival avec ses auteurs en pleine séance de dédicace : (du plus proche au plus loin) : 2D, Ced, Ian Dairin, Gorobei, Manuro, Johan Troïanowski, Stivo).

PBD : Comment se fait-on une place dans le monde de l’édition BD quand on est une structure indépendante ? 
S : Difficilement. Il faut redoubler d’efforts, jouer des coudes, afin de se faire une place et d’être visibles. Nous devons être sûrs de la qualité de nos ouvrages, à chaque fois, trouver des histoires, des dessinateurs ou des concepts innovants. Nous devons travailler nos couvertures, pour qu’elles donnent envie. Nous devons faire des festivals, pour faire découvrir notre maison d’édition. Nous devons faire de la pub dans certains magazines. Nous devons avoir des articles et de la presse. Bref… plein de petites choses sur lesquelles il est impératif de travailler sans relâche.

PBD : Quel regard portes-tu sur le contexte actuel de l’édition BD ? 
S : Le secteur se porte bien dans l’ensemble, mais les auteurs se paupérisent ; on parle de surproduction… Dans le même temps, les libraires font difficilement face à des grands groupes comme la Fnac ou Amazon…

Déjà tu mets le doigts sur un point super important et qui mine l’édition sur bien des points: La surproduction.
Je ne sais plus qui disait récemment que dans le domaine de la BD, il n’avait jamais été aussi facile de se faire éditer, mais jamais aussi compliqué de pouvoir en vivre.
Les gros éditeurs jouent à un jeu dangereux, qui est de surproduire, d’une part pour avoir de la visibilité, d’autre part pour ne plus s’ennuyer à chercher LA perle rare. En effet, plutôt que de prendre des publicités dans les magazines, et de défendre leurs albums comme ils le devraient, ils préfèrent tirer a 8000 exemplaires, en sachant pertinemment que 2000 ou 3000 seulement seront vendus dans la majeure partie des cas. Mais au moins, ils auront bénéficié d’un gros placement, et auront été bien visibles… Et à côté de ça, pour ne pas perdre de temps, ils signent à tout va avec des auteurs…

Je ne veux pas faire la mauvaise langue, et ne donnerai pas d’exemple concret, mais quand on voit certaines choses qui sortent aujourd’hui, qui sont éditées alors qu’il y a dix ans, jamais cela aurait pu passer, il faut se poser les questions. Le gros éditeur peut se permettre de sortir à tour de bras, puisqu’il a obligatoirement quelques blockbusters dans sa collection qui lui assurent de grosses rentrées d’argent et lui permettent donc de prendre “des risques”. Mais je donne ma main à couper que dans bien des cas, l’éditeur sait très bien que tel projet ne fonctionnera pas… Mais peu importe, cela donne encore de la visibilité… Par contre l’auteur, lui, n’est pas au courant de la stratégie. Il croit dur comme fer en son projet. Il travaille une année sur l’album en espérant qu’il fonctionne à sa sortie. Et puis si il n’atteint pas les 8000 ventes, l’auteur n’entendra plus jamais parler de l’éditeur. En signant 400 albums par an, l’éditeur tombe à un moment sur l’album qui va bien fonctionner… Drôle de stratégie non?

Je ne veux pas prêcher pour ma paroisse mais c’est exactement l’inverse que l’on fait chez Makaka. Tous nos albums sont choisis et suivis avec attention. On ne fait pas d’album juste pour agrémenter le catalogue. Avant de faire un album, on travaille avec un auteur. Il faut que le courant passe. Il faut que l’auteur se rende compte qu’on travaille main dans la main sur le même projet et que nous ne sommes pas juste un financeur. Nous mettons au monde, ensemble, un bébé.
Ensuite, si l’album ne fonctionne pas comme il devrait, nous n’allons pas pour autant jeter l’auteur comme une vieille chaussette. Si la collaboration s’est bien déroulée, alors nous continuerons de travailler avec lui, sans aucune hésitation. On partira sur un autre projet, mais on ne laisse pas un auteur parce qu’un de ces albums ne fonctionne pas. Ce n’est pas du tout notre politique.

Gorobei en pleine dédicace.

PBD : En tant qu’éditeur, comment crois-tu que cette situation va évoluer ? 
S : On a parlé fut un temps de l’édition numérique, est-ce que c’est une donnée importante dans l’équation ?
Actuellement je ne pense pas que le numérique soit un “danger” pour le papier. Même si il y a beaucoup d’avantages, notamment le fait de pouvoir avoir 50 livres sur une tablette qui tient dans un sac, je pense que le « produit fini » est important. Je pense qu’on finira par arriver au « tout numérique », mais pas tout de suite…dans plusieurs années, voir dizaine d’années.

Ensuite j’ai bien peur que le lecteur continue d’être encore submergé par toutes les sorties pendant plusieurs années. Il n’y a pas de raisons que les gros éditeurs arrêtent ce mode de fonctionnement, puisque les auteurs et les libraires marchent dans le jeu. Ce n’est pas un reproche, mais c’est tout un système qui est forcément trop complexe à stopper.

Pour moi la seule solution, mais qui est forcément “impossible” à mettre en place, serait de limiter le nombre de sorties à l’année par éditeur. Cela aurait de multiples intérêts, et le premier serait de cesser d’inonder le marché et par conséquent, cesser de proposer aux lecteurs pléthores de sorties. Le lecteur de BD ne peut évidemment pas tout acheter, et doit concentrer son budget sur certains albums uniquement. Au final, lorsque ce dernier va en librairie, il voit généralement les gros éditeurs bien mis en évidence et passer, dans la plupart des cas, à coté des éditeurs indépendants. Alors bien entendu, tous les libraires ne fonctionnent pas comme ça, et c’est bien pour cette raison que les éditeurs indépendants arrivent à s’en sortir, modestement.

PBD : Dernière question : comment vois-tu l’avenir des éditions Makaka ? 
S : Radieux ? J’aimerais aller jusque là, mais en tous les cas aujourd’hui les éditions se portent bien. Nous venons de changer de diffuseur/distributeur, ce qui est une étape lourde à gérer au niveau de la transition, mais c’était indispensable pour nous si nous voulons grandir, et nous attendons beaucoup de cela. A coté de ça nous développons un partenariat avec Blue Orange, un éditeur de jeux de sociétés, afin de vendre à l’international notre collection de BD dont vous êtes le héros ©.
Plein de projets en cours, de nouveaux albums, de nouveaux auteurs…bref, que cela continue comme ça.

Interview réalisée par [MC].

[Total : 0    Moyenne : 0/5]

Laisser un commentaire