Les coulisses de HVK

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Nous avons le plaisir aujourd’hui de nous entretenir avec [MC] qui sort aux éditions Makaka “HVK”.  C’est l’occasion d’évoquer avec lui son parcours, sa semi-professionalisation et ses projets à venir.

PBD : Après un thriller policier (Captive), une histoire fantastico-médiévale (La Guilde des voleurs), c’était logique de passer à de la SF avec HVK ?

[MC] : Il n’y a pas vraiment de logique à ça. Mes deux domaines de prédilection sont la Fantasy et la SF. Captive est mon premier bouquin, scénarisé par Manuro, et c’est une BDVELH (BD dont vous êtes le héros). Je n’ai pas eu grand-chose à dire sur le scénario qui était déjà impeccable. L’histoire prend place dans un univers Fantastique à la Lovecraft (c’est pas vraiment du policier, même si la majorité des sites internet le référencent en tant que tel) et quand les éditions Makaka m’ont proposé de réaliser l’album, j’ai accepté. Je n’aurais sans doute pas choisi de moi-même cet univers, mais je n’étais pas non plus foncièrement incompatible avec celui-ci. Créer une tension et faire monter une forme d’angoisse à travers une BD, ça m’a semblé être un challenge intéressant.

Maintenant, quand je prends part au scénario – ce qui était le cas sur « La guilde des voleurs », puisque nous étions co-scénaristes, avec Manuro – j’ai naturellement tendance à revenir sur mes domaines favoris. J’avais déjà développé les personnages de la Guilde et d’HVK à travers des planches visibles sur mon blog et publiées à l’époque sur le site 30JoursdeBD.com.

Aujourd’hui, je reprends en main mes histoires de SF. J’ai grandi avec Star Wars et, surtout, c’est dans la SF que j’ai puisé mon goût pour la lecture. Fan absolu de Frank Herbert, subjugué par le génie d’Asimov, je baigne dans la SF depuis toujours.

Parce que la SF, ce n’est pas juste mettre des vaisseaux, des extraterrestres et des rayons lasers pour donner une coloration. La SF s’organise surtout comme une critique de notre monde contemporain. C’est le pas de côté, la prise de recul qui nous fait voir les choses sous un autre angle. C’est un genre éminemment pédagogique. J’ai certaines convictions, certaines idées auxquelles je tiens et c’est la SF qui me permet de partager ces idées. C’est très modeste, je ne fais pas de manifeste, HVK est un récit d’aventure… Mais avec un sous-texte, par exemple, sur l’économie libérale, l’écologie, le féminisme…  HVK prend des allures de roadtrip pour parcourir un univers exotique mais aussi proche de notre monde actuel.

Evolution graphique de HVK. (c) MC, Ed. Makaka.

PBD : Ceux qui te suivent sur le net depuis de nombreuses années connaissent plutôt bien Héléna Von Krazth, ton héroïne. A-t-elle changé au cours de ces années ?

[MC] : Alors déjà, je crois qu’on remplit à peine un bus avec les gens qui me suivent depuis longtemps. Ou un mini-van.

Quant à HVK, ellle n’a pas vraiment changé. Elle est toujours entre l’héroïne et l’anti-héroïne, un peu comme nous tous.

A la base, lorsque j’ai commencé à développer le personnage, elle devait être vraiment détestable. Je voulais utiliser la SF pour vitrioler l’idéologie colonialiste. L’idée c’était un peu de faire l’équivalent féminin du Major Grubert de Moebius ou rebondir sur l’état d’esprit d’un Tintin au Congo… Bref, quelqu’un bourré de préjugés, avec un complexe de supériorité assez costaud.

Bon, l’aspect anti-héros a cédé très vite la place à un mélange de positif et de négatif.

J’ai conservé les défauts que je trouve les plus « humains »… La mauvaise foi, l’emportement, l’inattention… J’avais une sorte de principe de base pour chaque histoire d’HVK : sa façon de vivre l’histoire devait être radicalement différente de celle du lecteur… Ce dernier avait tous les éléments pour comprendre objectivement les situations, voir les dangers arriver et HVK était toujours le nez dans le guidon, à ne pas pouvoir voir la situation d’ensemble.

Alors sur un récit de 64 pages, le procédé n’est pas aussi évident. Mais on garde un peu cet aspect de décalage entre le lecteur et l’héroïne. Pour moi, c’est important que le personnage principal ait sa liberté propre et ne soit pas qu’un support à l’identification. J’ai du mal avec les figures héroïques parfaites. Et de plus, j’ai beaucoup de mal avec l’image de la femme véhiculée dans pas mal d’œuvres de fiction. Là, elle est libre, elle s’en fout un peu de ce que peut penser le lecteur, elle est comme elle est avec ses qualités et ses défauts. Alors oui, elle est jolie, c’est sans doute le reproche idéologique qu’on pourrait facilement me faire… Mais je vous ferais remarquer que Preston n’est pas mal non plus.

Et puisqu’on parle des acolytes… Preston et Fincher sont un peu là pour tempérer les excès d’HVK. Eux aussi sont plein de contradictions, mais ce ne sont pas du tout les mêmes… Ca permet de trouver à la fois une dynamique et un équilibre… Preston est fiable et compétent, Fincher fait preuve d’éthique et d’optimisme… Toutes choses qui pourraient faire défaut à HVK. D’un autre côté, si elle n’était pas là pour agir, ce n’est pas vraiment sur eux qu’on pourrait compter pour que les situations évoluent. Le premier manque clairement d’énergie et d’ambition, le second peut se montrer particulièrement naïf et a du mal à s’imposer.

Fincher. (c) MC, Ed. Makaka.

PBD : Pour ce nouvel album, tu te retrouves seul, sans scénariste. Comment as-tu abordé ce travail ?

[MC] : Très sereinement. J’ai l’impression que je pourrai dérouler des kilomètres d’histoires d’HVK. C’est une expérience très différente de la collaboration avec un scénariste. J’adore l’aspect collaboratif, c’est un exercice que j’affectionne particulièrement et qui a été vraiment exaltant avec Manuro.

Les deux configurations ont leurs avantages et leurs inconvénients.

Travailler avec un scénariste est très chouette parce que le sentiment de construire ensemble un récit me plaît beaucoup. D’un autre côté, cela demande beaucoup de temps, impose des temps de concertations assez conséquents et demande de savoir faire des compromis.

Quand je travaille seul, tout coule de source mais en contrepartie, j’ai peu de retour sur ce que je fais et j’ai vraiment l’impression d’être enfermé dans ma grotte.

Bref, pour HVK, tout est venu naturellement… A aucun moment je n’ai été bloqué, je n’ai pas ressenti de doute sur ce que je faisais. Bref, je me suis bien éclaté.

J’ai récupéré deux trois idées déjà présentes dans les planches d’origine (celles de 30JoursdeBD) et j’ai bâti une nouvelle histoire entière en travaillant d’abord la structure.

Il y a plusieurs façons de raconter une histoire. Pour ma part, je réfléchis avant tout en terme de structure de récit. Une fois cela posé, tout est venu comme sur des roulettes. Je suis parti d’un point de départ ultra simple et j’ai décomposé  et déployé l’histoire sur cette base. Et je m’étais constitué un petit « cahier des charges » au préalable.

On avait convenu avec mon éditrice que l’histoire serait un genre de roadtrip, qu’on suivrait le cours d’un voyage et qu’on visiterait plusieurs planètes.

De mon côté, j’avais en tête de créer une histoire sans temps mort, quelque chose qui embarque le lecteur dans une succession ininterrompue d’événements, sans lui laisser le temps de souffler.

Le point de départ de tout ça était « HVK s’est fait piquer son vaisseau et va poursuivre le voleur à travers l’univers ». Autour de cet axe, j’ai détaillé l’histoire petit à petit. Trois planètes à visiter, donc une histoire divisée en trois actes de volume égal. J’ai ensuite scénarisé chaque acte, en apportant un début et une fin etc. C’est finalement très simple, l’idée c’est que l’histoire doit d’abord tenir en une ligne, puis en une page, puis en une dizaine et aboutit à un album de 64 pages dessinées.

Autre point sur lequel j’ai été particulièrement attentif, c’était de faire en sorte que le récit ait un sens global. Pas forcément une « morale » à la fin, mais un sens. Avant HVK, je n’apportais pas forcément d’intérêt à cet aspect mais, après réflexion, il m’est apparu important de travailler là-dessus.

Personnellement, en tant que lecteur, les livres que j’estime le plus sont ceux qui m’ouvrent à des questions ou qui me laissent des pistes de réflexion, ceux qui pointent un sujet… Alors pour moi, c’est important d’apporter quelque chose au lecteur, qu’en refermant le livre, une question lui soit posée. Pas forcément quelque chose de révolutionnaire et pas forcément pour apporter une réponse tranchée. Le final d’HVK amène une question qui, personnellement, me préoccupe beaucoup : est-ce que l’humanité peut apprendre de ses erreurs ?

Preston (c) MC, Ed. Makaka.

PBD : Comment s’est passée la présentation de ce projet à ton éditeur (Makaka) ?

[MC] : Pour HVK, c’est une longue histoire et c’est un peu mon idée fixe depuis le départ. A la base, Makaka était venu me chercher pour réaliser une BDVELH avec Shuky, « Projet-A » (qui ne s’est pas fait, en tout cas pas encore). J’en parle parce que dans la première image que j’ai réalisée pour illustrer le projet, on voit une rue déserte du centre d‘une grande ville et on trouve une affiche discrète sur laquelle on devine les lettre « HVK ».Voilà pour la catégorie « funfact ». Je leur en ai ensuite reparlé après Captive, mais à l’époque il n’y avait aucun ouvrage de SF chez Makaka et ça n’était pas à l’ordre du jour.

Après Captive, quand on a commencé à co-scénariser avec Manuro, on a d’abord planché sur HVK. Le scénario était écrit dans ses grandes lignes, mais là encore, ça n’était pas le moment. C’est comme ça qu’on a finalement débuté « La guilde des voleurs ».

Je précise que le scénario qu’on avait bâti avec Manuro était radicalement différent de celui de « La traque de l’espace »… Il s’agissait d’une aventure sur une planète assez particulière avec une race de plantes intelligentes, des pirates, un trafic d’oeufs etc. Bon, j’ai gardé les pirates qui étaient déjà présents dans les planches de 30joursdeBD.

En tout cas, tout ce temps, j’avais gardé HVK en tête. Après la Guilde, et sachant qu’on ne partirait pas sur un tome 3, le tome 2 n’ayant pas fonctionné comme on aurait souhaité, je suis revenu à la charge avec HVK. Et cette fois, c’était manifestement le bon moment, puisque mon histoire SF a été acceptée sur le principe.

Alors je n’avais aucun scénario précis et on a discuté de ce qu’on voulait faire de cette BD avec mon éditrice, Karine. C’est là que j’ai posé les grandes lignes de mon « cahier des charges ». J’ai donc planché sur un synopsis détaillé qui a été validé et c’est comme ça que le projet a réellement débuté. Il a fallu aussi caler le style graphique de l’album, et j’ai défendu un peu mon envie de partir sur un traitement qui laisse beaucoup plus de place à la couleur (en gros pas de masse noires, une ligne claire et beaucoup de travail sur les nuances et la lumière). A l’origine, c’était mon style très chargé avec plein de petits traits qui avait plu à Shuky, alors il a fallu convaincre un peu tout le monde (ce qui est bien normal) de valider le passage à autre chose. Ça s’est fait petit à petit.

PBD : Avec la Guilde des voleurs, HVK et Feréüs (le prochain projet), n’as-tu pas peur de devoir assurer plusieurs séries en même temps ?

[MC] : Pas vraiment non. Je compose entre ce qu’on me propose et ce que j’ai envie de faire. Pour le tome 3 de la Guilde, après le tome 2, ce n’était pas le moment. J’ai pu commencer HVK qui, je le rappelle, était mon idée fixe depuis un moment. Je réalise Féréüs T2 parce que ça s’est goupillé comme ça. Monsieur le Chien cherchait un dessinateur, il appréciait mon travail et j’étais « libre » sachant qu’on attend de voir comment se portent les ventes d’HVK avant d’envisager une suite.

Bref, j’ai mes priorités, mais je fais aussi avec le contexte et les opportunités. Je serai ravi de faire un tome 3 de la Guilde si l’occasion se présente, de poursuivre Féréüs pourquoi pas… Bon j’admets quand même que faire un T2 d’HVK est une idée qui a tendance à rester bien accrochée chez moi….

En gros je planche sur un projet par an. Je ne peux pas faire plus, j’essaie de ne pas faire moins.

PBD : Tu exerces le métier d’enseignant le jour, dessinateur le soir et les week-ends, scénariste la nuit… Quel est ton secret pour mener à bien tous ces projets ?

[MC] : Et père de deux enfants. Mais je n’ai pas de secret… Je suis un procrastinateur-né doublé d’un perfectionnisme acharné. Ça fait un mélange bizarre… Je fais les choses au dernier moment, mais vite et bien (je crois). Bon, pour la BD je ne peux pas vraiment faire ça au dernier moment, je planifie pas mal et je fais chaque chose au dernier moment tant que la totalité du projet reste « viable ». Ça fait qu’en vrai, je rends mes planches souvent à l’avance.

J’avais dit que c’était un mélange bizarre.

PBD : Penses-tu que cette “semi-professionnalisation” est une réponse à la crise que subissent actuellement les dessinateurs de BD sur la difficile rémunération des auteurs ?

[MC] : Je ne sais pas si c’est une « réponse »… C’est de cette façon que je fais de la BD et ça ne me pose aucun problème ou ne recèle aucune rancœur d’aucune sorte quand à mon sort.

D’un côté, c’est vrai que dans le système actuel, l’auteur est un peu la dernière roue du carrosse et ce n’est pas juste. On est un peu un rouage dans une industrie qui n’est pas spécifiquement un modèle de redistribution. Pour reprendre un mot à la mode, ça ne « ruisselle » pas des masses. Mais tout ça va jusqu’à la diffusion. Ce que je trouve le plus choquant, ce sont les groupes comme Amazon qui défoncent consciencieusement et en toute impunité le marché du livre en France (et partout ailleurs dans le monde) en pratiquant en outre l’optimisation fiscale (j’adore les euphémismes).  Il y aurait peut être plus de sous à partager et plus d’équité si une vraie volonté politique s’attaquait à ce genre de pratiques qui, pour le coup, sont révoltantes.

Et d’un autre côté, la BD est une pratique artistique. Ça pourra paraître choquant, dit comme ça, mais pour moi ce n’est pas un « métier ». C’est une façon d’être au monde, ce qui est déjà pas mal. C’est même mieux qu’avoir un métier, en fait. Sauf que ça paie pas les factures, ça c’est vrai.

Être auteur de BD c’est comme être écrivain. Tout le monde peut écrire, mais tout le monde ne « fonctionnera » pas. Parfois c’est la bonne personne au bon moment. Bien plus souvent, non. C’est très complexe et c’est impossible de savoir ce qui « trouvera son public ».

En résumé, ce qui est complexe avec l’édition BD, c’est que deux formes d’ultra-libéralisme se rencontrent : la concurrence artistique qui lui est intrinsèque et la concurrence des capitaux privés engagés dans l’industrie, accompagnée des pratiques qui s’y rapportent, comme dans toute industrie. J’ai l’impression que la rétribution des auteurs par le système de pourcentage sur les ventes est logique. Ce qui pose problème c’est le contexte actuel de l’édition… Même si la législation française est l’une des plus protectrice qui existe du point de vue des auteurs, je pense qu’avec l’évolution du contexte il devient nécessaire de chercher à assainir le fonctionnement du marché.

L’écrasante majorité des auteurs de BD que je connais ont un métier « à côté »… Illustrateur ou graphiste, la plupart du temps. C’est logique. Pour ma part, à l’âge où d’autres voulaient être ninja ou astronaute, je voulais être auteur de BD. Avec la maturité, je sais que je veux simplement  « faire de la BD »… Le métier de prof m’apporte un équilibre qui m’aurait sans doute manqué si j’avais passé ma vie penché sur ma table à dessin, tout seul dans mon coin (à manger des pâtes, rapport à la paupérisation du milieu). Ça me permet de lutter contre ma tendance naturelle à me replier sur moi-même. Pour faire face à des classes d’ados, il faut être présent « ici et maintenant ». Ils pardonnent très peu quand on les considère comme quantité négligeable et ils ont bien raison.

Féréüs (c) MC, Ed. Makaka.

PBD : Pour conclure, peux-tu nous en dire plus sur ton prochain projet ?

[MC] : Je reprends le dessin de la série « Féréüs », dont Monsieur le Chien est l’auteur. Le tome 1 est paru chez Makaka en 2009. Il a souhaité reprendre cette série mais, sachant qu’il n’aurait pas le temps pour dessiner une suite au milieu de tous ces autres projets, il a fait appel à moi. Et comme j’ai beaucoup aimé le tome 1, j’ai accepté. Je pense que c’est un personnage et un univers auquel il tient beaucoup et il est assez content de pouvoir donner une suite au premier album.  En plus, il a pu relier les univers de Féréüs et de « Poussin Bleu », qui est à paraître chez Fluide Glacial en Juin… Tout ça fait partie d’un plan. Je pense qu’il veut dominer le monde, alors pour moi, c’est important d’être du bon côté quand ça arrivera. Enfin, évidemment, tout ça est secret, je compte sur votre discrétion.

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