Dossier : le lettrage en BD

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Pour ce premier dossier thématique, nous avons pensé vous emmener à la découverte du lettrage en BD, de la police manuscrite au traitement de texte en passant par les logiciels de création de polices personnalisées.
Nous aurions pu retracer l’histoire du lettrage depuis le temps des pharaons à nos jours, débattre de bas-de-casse ou de capitales, mais nous avons préféré nous concentrer sur les choix des auteurs de Projets BD, leurs avis (subjectifs) sur les différentes solutions et quelques liens utiles. Nous avons aussi la chance d’avoir le témoignage d’un professionnel de la question en la personne de Stephan BOSCHAT, scénariste / lettreur / traducteur / chef de projet et gérant de MAKMA. Ce studio de création BD et mangas est, entre autre, LE spécialiste de la traduction et du lettrage des Comics en France. Vous retrouverez son témoignage en intégralité à la fin de cet article.


Vidéo de présentation du lettrage manuscrit en BD.

Le lettrage manuel est-il un exercice plus noble – d’un point de vue esthétique – que d’avoir recours à une police numérisée ? Lorsque Stephan BOSCHAT regarde les BD qu’il lisait enfant, il évoque que les cas sont rares où le lettrage à la main rend vraiment service au plaisir de la lecture. Entre les polices difficiles à lire à cause de leur style ou de leur taille, les césures hasardeuses parce que le texte était mal calibré au départ, beaucoup de cas rendaient désagréables la fluidité et la compréhension de l’histoire. Mais c’est aussi et surtout un frein dans le processus de création car cela ne permet pas facilement des changements de dernière minute : pour un scénariste, l’envie de changer son texte, pour un éditeur, le besoin de corriger des fautes etc. Il faut prendre en compte les problématiques pratiques des professionnels de la BD, comme le fait de travailler en équipe, les changements de position de bulles ou de texte de dernières minutes, les transferts de fichiers pour relectures et corrections, et surtout le respect des délais.

Alex Imé préfère de loin les textes écrits à la main, ou quand une police a été créée d’après le lettrage du dessinateur, parce que ça se marie tout de suite mieux avec le dessin, et donne un rendu plus harmonieux à l’ensemble. Mais elle avoue écrire très exceptionnellement (…) le texte à la main, qu’elle n’aime pas vraiment le faire, elle ne s’y sent pas à l’aise et trouve cela assez ennuyeux. Si Stephan BOSCHAT estime que, parfois, les styles de caractère d’un dessinateur sont cohérents avec son dessin et le fait qu’il fasse tout à la main peut rendre service à l’oeuvre, (…) la grande majorité du temps (…), ce n’est pas le cas.

Belzaran a quant à lui créer sa police d’écriture “tout seul” avec une méthode (http://www.belzaran.fr/creer-propre-police-de-caractere-gratuitement) qu’il a mise au point grâce à des logiciels gratuits. Pour lui, faire sa propre police d’écriture, en BD, a de nombreux avantages. Cela permet un rendu plus propre, mais surtout unique. (…) Un investissement pas si important au niveau temporel, mais assez fastidieux dans les faits.

Certains utilisent des polices de caractère disponibles gratuitement sur le web. C’est le cas de Alex Imé qui les trouve sur Dafont comme Anime Ace, Chinacat et Shark-got-your-hand (paye tes noms…!) qui est plus agressive ou dans un pack (…) trouvé sur Internet et qui correspond aux polices utilisées par les maisons d’éditions pour traduire les mangas (sur internet en tapant “polices de caractère manga” ou quelque chose comme ça). Attention cependant, une police gratuite peut être limitée à un usage personnel et peut nécessiter le recours à l’achat d’une licence à usage commercial (http://www.juristesdunumerique.fr/2015/12/15/les-polices-de-caracteres-et-le-mythe-de-la-gratuite).

Sur le forum de Projets BD, plusieurs auteurs ont fait part de leur test de logiciels en création typographique. L’objectif est de créer cette fois-ci sa propre police de caractère grâce à un logiciel de création. Certains se sont essayé à Fontstruct, d’autres à Fontself. Ces deux logiciels (il y en a d’autres) sont jugés complexes à utiliser.

D’autres plébiscitent Myscriptfont qui est devenu Calligraphr entre temps. Le principe est assez simple : vous imprimez une feuille A4 composée de cases où vous y écrivez vos caractères. Une fois scannée, vous pourrez par la suite télécharger votre police de caractère.

Toutes ces ressources sont payantes pour la plupart, les versions gratuites étant limitées. L’auteur Nylnook a fait le choix d’utiliser un panel de solutions gratuites comme Fontforge associé à Krita, Inkscape et Potrace. Il met aussi à disposition sa police d’écriture sous licence libre qu’il a appelée Comili (https://nylnook.art/fr/blog/comili-une-police-libre-pour-la-bd). C’est aussi le cas de l’auteur américain Scott McCloud qui partage ses polices créées (jusqu’à une par album) sur des plateformes payantes comme par exemple Comic Book Fonts.

Autre solution citée, voire plébiscitée notamment par [MC], est Birdfont. Un topic a été créé sur le forum si vous souhaitez faire part de vos impressions ou de vos difficultés.

Le témoignage en intégralité de Stephan BOSCHAT :

“Je fais du lettrage de BD depuis mon plus jeune âge. Au départ, je dessinais mes propres planches de BD et je faisais les bulles et les textes à la main. Si je regarde plus spécifiquement la partie lettrage et bullage, je dirais que je n’étais pas satisfait par ma typo manuelle et j’étais loin de la qualité que nous atteignons désormais avec le studio MAKMA dont j’encadre l’équipe de graphistes dédiés à cette activité : http://www.makma.com/services_bd/lettrage-bd/ Que ce soit pour des créations ou dans l’adaptation de bandes dessinées, comics ou mangas, quasiment 100% de notre lettrage se fait avec des polices numérisées.
Et de façon générale, lorsque je regarde les BD que je lisais enfant, les cas sont rares où le lettrage à la main rend vraiment service au plaisir de la lecture. Entre les polices difficiles à lire à cause de leur style ou de leur taille, les césures hasardeuses parce que le texte était mal calibré au départ, beaucoup de cas rendaient désagréables la fluidité et la compréhension de l’histoire. Je ne jette pas le bébé avec l’eau du bain. Et je pense par exemple aux choix du dessinateur dans l’intégration des bulles dans son dessin. Elles font intégralement partie de l’esthétique de l’ensemble de la planche. Parfois, les styles de caractère d’un dessinateur sont cohérents avec son dessin et le fait qu’il fasse tout à la main peut rendre service à l’oeuvre. Mais la grande majorité du temps, à mes yeux, ce n’est pas le cas. Il faut réussir à trouver le juste équilibre entre esthétique, ego de l’artiste et lisibilité de l’ouvrage pour le plus large public possible. D’ailleurs, lorsque l’écriture d’un auteur est vraiment bien équilibrée, il est plus judicieux de la numériser.
Le lettrage manuel a un autre inconvénient, c’est de ne pas permettre facilement des changements de dernière minute : pour un scénariste, l’envie de changer son texte, pour un éditeur, le besoin de corriger des fautes etc. Il faut prendre en compte les problématiques pratiques des professionnels de la BD, comme le fait de travailler en équipe, les changements de position de bulles ou de texte de dernières minutes, les transferts de fichiers pour relectures et corrections, et surtout le respect des délais. Et j’en passe. Tout pris en compte, j’ai généralisé l’usage de la typo numérisée au sein du studio. Toute notre équipe et notamment Cyril BOUQUET, Nathan KEMPF, Bryan WETSTEIN, Sabine MADDIN, Michaël BOSCHAT, Jean-Baptiste MERLE et Sarah GRASSART utilisent des typos payantes et sous licence.
(c) Batman White Knight (Urban Comics, 2018) : lettrage et incrustation de texte. https://www.urban-comics.com/batman-white-knight-version-couleur

Il existe une exception : ce que nous appelons les incrustations (voir image ci-dessus). Lorsque nous devons modifier l’image d’origine pour remplacer un graffiti dont le texte est dans une autre langue et qu’il faut l’adapter en français, la plupart du temps, nous devons le faire à la main. Dans ce cas, nous faisons appel aux dessinateurs de l’équipe qui sauront adapter le style pour respecter l’oeuvre originale. Benjamin BASSO, par exemple, est un de nos experts en la matière. En général, Photoshop est le logiciel le plus adapté à ce type d’intervention.

(c) Clochette (Le Lombard, 2014) : création des bulles et queues de bulles, lettrage. http://www.lelombard.com/albums-fiche-bd/clochette-pays-merveilles/clochette-pays-merveilles,2876.html
Pour le lettrage, la création des bulles ou des onomatopées (voir image ci-dessus), nous utilisons InDesign la majeur partie du temps. Pour les cas d’onomatopées un peu plus complexes, il peut nous arriver d’utiliser Illustrator. Le nettoyage de bulles, dans le cas d’adaptation de comics ou mangas par exemple, si les textes sont écrasés dans l’image, nécessite un travail spécifique sous Photoshop.
Des trucs et astuces, on en a des centaines. Ils font partis de notre recette secrète pour livrer les meilleurs lettrages dans des délais record. En voici un simple : toujours faire un bloc texte légèrement plus grand que la bulle (disons 1/2 cm). Pas trop grand non plus pour éviter qu’il ne chevauche d’autres blocs texte de la page. Vous éviterez ainsi les retours à la ligne mal contrôlés. L’organisation du texte dans la bulle ne doit jamais se faire de façon automatique. Pour garder une bonne visibilité sur votre organisation de texte, commencez par cette petite règle.”

 

L’astuce de Benjamin BASSO : “Pour les incrustations, poser le texte avant de refaire le fond. Ça évite de devoir travailler des zones qui de toute façon ne se verront pas, et donc perdre du temps.”

Stephan BOSCHAT
(scénariste / lettreur / traducteur / chef de projet / gérant MAKMA)
MAKMA : Studio de création BD
(scénario – dessin – couleur – lettrage – traduction)
www.makma.com
www.facebook.com/studio.makma

Voilà que se termine ce doss… Ah non, Enutil veut également partager sa vision du lettrage ci-dessous :

Tous nos remerciements à Anton et Edmond Touriol pour nous avoir aidés à la rédaction de cet article. Merci également à Alex Imé, Ben Basso, Belzaran, Stephan BOSCHAT, le mime Enutil et Nylnook.

Si, à votre tour, vous souhaitez participer à ce dossier, merci de partager votre expérience et témoignage en commentaire de cet article.

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