Le dernier refuge, nouveau projet édité de l’auteure Alex-Imé

Bonjour Alex-Imé, nous te connaissons depuis “Into the Woods” que tu as partagé sur www.projets-bd.com. Aujourd’hui, tu sors aux éditions Glénat ton dernier projet “le dernier refuge” avec Pierre-Roland Saint-Dizier. Peux-tu nous en dire un peu plus sur ton parcours ?
En deux mots, et depuis ma fenêtre, je définis souvent mon parcours comme “long et compliqué, avant de trouver un éditeur” 🙂 Et à la fois c’est sans regrets avec le recul car ça m’aura permis de faire mes armes et de vivre des choses qui donnent plus de corps à mon dessin et grâce auxquelles je sais à peu près vers quoi je veux aller.

Je dessine depuis toute petite mais j’ai commencé à faire de la bande dessinée (même mal) vers l’âge de 7 ans parce que c’était un format plus pratique pour raconter des histoires que des illustrations où sur un seul dessin on ne peut pas raconter autant de chose. Même si j’ai eu quelques hésitations par-ci par-là sur le métier que je voulais faire pendant l’adolescence (archéologue (comme dans Jurassic Park), tatoueuse, maquilleuse d’effets spéciaux, prof d’anglais, animatrice dans le dessin animé, dresseuse de dauphins et d’orques (c’était avant de voir “Black Fish” et “the cove” ^^’),…), l’idée de devenir dessinatrice de BD a toujours été présente en toile de fond et ne m’a jamais lâché.
J’ai participé à tous les concours BD que je trouvais jusqu’à mes 18 ans environ, ensuite en 2006 avec des amis dessineux nous avons créé un fanzine, “Craking Fog” (qui n’aura compté qu’un numéro d’ailleurs), ce qui nous avait permis de rencontré l’association On a Marché sur la Bulle (association qui a créé Les Editions de la Gouttière par la suite) et de participer au festival BD d’Amiens et de rencontrer des vrais auteurs sans la barrière de la table de dédicace.

C’était les débuts avec 20 000 “premières fois professionnelles” (premières commandes, premiers festivals, première petite publication, première rencontre avec plein de gens du milieu)… C’était très bizarre parce que j’avais un sentiment à l’époque d’être arrivée (ou en train d’arriver en tout cas). Et après j’ai compris qu’on n’était sans doute jamais vraiment arrivé et l’apprentissage a été un peu violent, en partie parce qu’on est nourri sans cesse aux success-story où on nous fait croire que si on y croit très fort, un beau jour tak-tak, tout se met en route et en trois semaines, emballé c’est pesé, on “perce”, et on reste dans la place. Avec le recul finalement, je trouve qu’il n’y a rien de grave à ce que les choses mettent du temps à se faire (au contraire d’ailleurs) mais j’ai passé des années à avoir un sentiment d’échec et une impatience à vouloir prouver que j’étais légitime quitte à bosser énormément, un peu n’importe comment, et avec peu, voire pas du tout, de plaisir dans ce que je faisais. …et bizarrement c’est le jour où j’ai commencé à me dire “si je n’y arrive jamais ce n’est pas grave, par contre il serait peut-être temps d’essayer de passer des bons moments au lieu de juste se mettre la pression” et à être beaucoup plus tranquille avec tout ça, que ça a commencé à “marcher”.
Donc en bref, en 2008-2009 j’ai fait une école d’animation 3D, puis entre 2010 à 2015 j’ai fait quelques collectifs BD, des commandes pour des entreprises et des particuliers et beaucoup d’ateliers d’initiation à la bande dessinée (qui étaient mon principal gagne-pain) et surtout pleins de dossiers pour proposer des projets BD à des éditeurs, seule ou avec des scénaristes qui ont tous été refusés (et parfois avec un retour bien cinglant de la part de certains éditeurs. C’était très dur de garder le moral et d’essayer de rebondir à chaque fois pour ne pas baisser les bras et repartir sur de nouvelles choses).

2015 a été une année riche en problème de santé et en bouleversements personnels, je me suis rendue compte à quel point j’avais complètement perdu confiance en moi, en mes dessins et surtout en ma capacité à raconter des histoires (attention, je ne dis pas du tout que je suis une bonne scénariste. Juste qu’à la base, j’ai commencé à dessiner pour raconter des histoires, et que c’est quelque chose que j’avais complètement laissé de côté). Je me suis mise à dessiner “Into the Woods” comme une thérapie, en improvisant complètement d’une page (et même d’une case) à l’autre, en testant plein de trucs sur le dessin (comme les motifs) et sur la mise en scène, que je ne faisais pas avant.
Ca a clairement débloqué quelque chose en moi, et en plus contre toute attente, ça a plu à pas mal de monde (ça faisait des années que je cherchais à plaire sans succès)… Et c’est le jour où je fais Into the Woods pour moi, avec l’intention à la base de ne le montrer à personne parce que je trouvais ça trop intime, qu’il y a un retour. (…dit comme ça, on dirait des citations de développement personnel et de loi de l’attraction un peu cheap du style “il faut s’aimer avant d’aimer les autres”…alala…)
Ca a été la grande période des déclics et des remises en question. J’ai commencé à faire des planches pour un journal avec Fréderic Maupomé (scénariste de “Anuki“) au scénario pour promouvoir des lieux touristiques du département de la Somme. C’était un drôle de concours de circonstances : on venait de se voir refuser deux projets BD, et l’équipe du journal en a pris un des deux (avec quelques modifications pour coller à leur cahier des charges). Ce boulot était un vrai bonheur pour moi, tout était simple, chouette, et dans de bonnes conditions de travail. Et pour être tout à fait franche, à ce moment là je me suis vraiment demandée pourquoi je courrais après l’idée de publier un album, n’importe quoi et à n’importe quel prix (“prix”…aussi bien financièrement qu’humainement) quand finalement j’avais un travail où on me faisait confiance et où je travaillais avec des gens chouettes.
Je me suis rendue compte au même moment que si je ne changeais pas radicalement de mode de vie (à savoir, rester enfermée entre les quatre murs de mon atelier à voir peu de monde et faire peu de chose en dehors de mon travail) j’allais un jour me réveiller à 70 ans pour constater que j’aurai passé ma vie dans un scaphandre. (pour citer Gringe dans la chanson “à l’heure où je me couche“. Ce morceau m’a complètement fait vriller par trop de prise de conscience d’un coup). En 2016, je suis partie vivre en Guyane, département d’outre mer (à ne pas confondre avec la Guadeloupe) que j’avais découvert en 2010 et où je rêvais d’aller vivre depuis, histoire de “faire une année Erasmus en retard” et de tester un mode de vie “semi-nomade”, en emportant mon travail avec moi (l’illustration et internet permettant de travailler de n’importe où).
Alors que je partais pour y vivre, je suis finalement revenue au bout de six mois (en passant au passage un mois à Bélem au Brésil), mais avec l’impression qu’il venait de se passer 4 ans tant le séjour m’avait semblé riche. La fin de séjour a été relativement compliquée. Les dernières semaines je n’avais plus de logement (mouais…tout, absolument TOUT se goupillait mal). Je vivais dans des carbets (en gros…imaginez une sorte d’auberge de jeunesse avec juste des poutres et un toit (pas de mur), dans la forêt) et j’avais, en plus de mes boulots d’illustrations habituels, deux gros boulots de commande à rendre, 60 illustrations couleurs pour un manuel scolaire à faire en un mois, et des illustrations pour un recueil de contes guyanais (autant dire que l’expérience de vie nomade que je voulais testé, je l’ai vécu de plein fouet, et que ça m’a appris en mode accéléré à travailler très vite et dans les conditions les plus roots et les plus WTF possible. C’était assez horrible sur le coup mais c’était super formateur. 🙂 ).
Après encore quelques mois d’errance une fois rentrée en France métropolitaine où je continuais de travailler pour le journal avec Fred Maupomé, j’ai posé mes affaires à Angers parce que j’avais entendu qu’il y avait deux ateliers de dessinateurs de BD là bas (“La Boite qui fait Beuh” et “l’atelier Kawa”).
J’ai gardé mes habitudes de vies “semi nomades”, prises en Guyane et j’ai continué de bouger un peu tout le temps et un peu partout en étant plus souvent “à droite à gauche” que chez moi (j’ai découvert 1000 astuces pour voyager en ayant très peu d’argent. Un jour je pense que je ferai un livre que j’appellerai “les bons plans voyages de Tata Alex, comment voyager quand on a pas un rond, et (facultatif) en emmenant son boulot avec soi”).
Pendant l’Eté 2017, j’ai été contacté presque en même temps par les éditions Glénat et par les éditions guyanaises Plume Verte. Toutes les deux cherchaient une personne pour dessiner un projet déjà écrit, avec un scénariste.
J’ai fait une page d’essai et quelques croquis pour Glénat et des croquis et 6 pages de storyboard pour Plume Verte, et… et voilà… ça a été tellement simple que pendant des semaines je me faisais un ulcère de stress en cherchant où était la feinte et en attendant de recevoir un coup de fil pour qu’on me dise “ah mais en fait on s’est trompé c’est pas vous qu’on voulait contacter”. Mais j’ai continué d’être tout le temps partout sauf chez moi pendant la réalisation des deux bandes dessinées.
J’ai terminé “Lili et Colin” pour Plume Verte (dessins et couleur) en Mars 2018, puis j’ai dessiné “Le Dernier Refuge” que j’ai terminé vers Juillet 2018 (et oui…!).
A ce moment là j’ai déménagé à Rennes et je n’ai pas réintégré d’ateliers de dessinateurs (je n’étais pas assez souvent chez moi de toute façon).

A la fin du “Dernier Refuge”, je commençais à avoir à nouveau besoin de me réapproprier mon dessin et de faire quelque chose de plus personnel. Dans un même temps, la Guyane me manquait, j’entendais parler du projet “Montagne d’Or” (projet de faire une immense mine d’or à ciel ouvert en Guyane, bien qu’on connaisse les dangers et les ravages de l’orpaillage) qui me rendait littéralement malade et je voulais faire un livre pour enfant avec une sirène dans un décor inspiré par l’Amazonie.
A ce moment-là, j’étais chez mes parents qui vivent dans un coin où il y a des étangs partout (on se croirait dans “Le Vent dans les Saules” de Michel Plessix, ça a bercé mon enfance et ça continue de m’inspirer), j’avais commencé à parler de mes bribes d’idées à ma mère au détour d’une promenade au bord de l’eau; elle m’a lu des contes de Grimm toute mon enfance et en une demi-heure elle m’a aidé sans même s’en rendre compte à trouver tout le fil conducteur de L’Or des Fous et à faire un lien entre mes histoires de sirènes et l’orpaillage.
Quand on est rentré je me suis mise en mode autiste et j’ai écrit tout le scénario d’un coup.
Les jours qui ont suivi j’ai tout storyboardé d’une traite. Je voyais un enjeu au niveau du temps, j’avais très peur que le projet “Montagne d’Or” se réalise rapidement et je ne voyais pas ce que je pouvais faire à part relayer les articles sur Internet, signer les pétitions, et terminer le projet pour essayer de sensibiliser des lecteurs à l’orpaillage en Amazonie. Je savais que je devais partir mi-novembre pour passer un mois en Guyane dans le cadre de la parution de “Lili et Colin”; j’ai travaillé le plus vite possible pour boucler le projet avant de partir. (ça a été dur mais j’ai vaincu ! 😉 )
Le journal “Une Saison en Guyane”, avec qui j’avais déjà travaillé et qui avait édité le recueil de contes sur lequel j’avais travaillé en 2016 (quand je n’avais plus de maison ^^’) l’a édité en décembre avec les “éditions Aymara”.

Depuis janvier, je continue mes commandes de dessin pour différentes choses (dont plein de produits dérivés sur les animaux amazoniens pour Plume Verte, et ça ça me rend très heureuse) et plusieurs projets BD. J’ai fait une résidence d’auteur de deux mois en Avril et Mai, au Portugal où j’ai travaillé avec le lycée français de Lisbonne et où j’ai continué de tester et d’apprendre le mode “voyage-travail” en emportant tout mon boulot avec moi.
Je me revendique actuellement comme “graphiste -illustratrice, qui fait un peu de BD” (et qui voyage) qu’avec l’étiquette “dessinatrice de BD” où j’avais parfois du mal à trouver ma place.

Par la suite, tu nous as fait découvrir “L’ondine de l’étang” puis “le saïmiri et le coq roche“. Dans tes projets, on sent que la nature, si ce n’est qu’elle t’inspire, du moins elle permet à ton dessin d’y prendre tout son caractère.
Ca c’est surtout dût à la Guyane ! 🙂 … mais peut-être pas seulement…
J’ai grandi à la campagne avec des décors qui rappellent “le vent dans les saules” avec plein d’animaux, et ma mère qui nous lisait des contes de Grimm (ça plus les dessins animés de Lotte Reiniger avec les ombres chinoises, plus les Disney et leurs personnages animaliers, ça m’a complètement lavé le cerveau ! ^^)
L’ondine de l’étang” est un conte de Grimm que je connais depuis toujours. Le premier projet BD que j’ai présenté à des éditeurs en sortant de l’école en 2010 était une adaptation de ce conte (et je pensais à l’époque que tout le monde le connaissait, au même titre qu’une histoire comme “Le Petit Chaperon Rouge”) ; c’était chouette de pouvoir quand même en faire quelque chose sept ans après, même sur un format court, histoire de me “débarrasser” un peu de ce projet inachevé.
Pendant longtemps je m’arrangeais toujours pour dessiner le moins de décor possible (voir aucun décor), juste des personnages (humains ou animaux). Pour ce premier projets BD j’avais fait des milliers de recherches (que dis-je, des centaines de billards. Tout dans la demi-mesure) pour faire “comme les vrais auteurs”, quand on nous montre des artbooks (ça a bien changé depuis, je deviens paresseuse en vieillissant… ‘:) et je cherche à aller d’avantage à l’essentiel) et je dessinais beaucoup de végétation de bord de fleuve, mais sans modèle, et sans doute un peu à la va-vite, plutôt destinée à meubler.
Lors d’un festival en 2013, j’avais eu l’occasion de montrer des dessins à Olivier Vatine qui m’avait gentiment dit que “ta végétation là… comment dire… oui mais non, quoi…” et qui m’avait expliqué qu’il serait grand temps que j’aille un peu observer les choses avant de dessiner n’importe quoi (mais il l’a vraiment dit gentiment et en prenant des gants, j’insiste).
Brave et travailleuse comme j’étais, j’ai donc entendu ses conseils, mais ne les ai pas appliqué.
L’année suivante, j’ai été contacté par Philippe Bonifay qui voulait qu’on fasse une bande dessinée qui se passe en Guyane (il vit là-bas et moi j’avais justement acheté mes billets d’avion pour aller y passer un mois, une semaine avant qu’il me contacte. On ne se connaissait pas à ce moment là. Quel hasard, alors !)…et autant dire qu’il n’a pas arrêté de tout le séjour de me faire dessiner la forêt amazonienne (on la voit partout en Guyane. Même en ville, on avance de trois mètres dans un chemin et elle est là). C’était horrible. Mais comme souvent en dessin, une fois qu’on apprend à dessiner quelque chose et qu’on comprend un peu comment s’est fait, ça rend curieux et ça devient plaisant, et c’est ainsi que je me suis mise à dessiner souvent des décors naturel. (et c’est aussi dans ce contexte que j’ai commencé à dessiner Into the Woods).
La végétation a commencé à trouver sa place dans les essais de motifs que je faisais dans mes dessins, et maintenant c’est très spontanément, presque automatiquement que j’en dessine autour des personnages, ou avec eux.
En Guyane j’avais pris l’habitude d’aller presque tous les jours marcher dans la forêt, cette végétation est omniprésente et se développe vite. Là-bas (à mon sens) elle a quelque chose de vertigineux. Même si on n’y pense pas tout le temps, on sait qu’elle peut tout recouvrir en peu de temps et je pense que ça renvoie l’humain à quelque chose de très primitif et surtout faible fasse aux éléments et à la nature. Le retour en France métropolitaine avait été dur, avec ce paradoxe de ne plus voir cette forêt en permanence qui avait quelque chose d’étouffant, et à la fois cette redécouverte d’un monde somme toute très aseptisé et bétonné où le moindre bout de verdure est contrôlé. En quittant Angers j’ai déménagé dans un appartement qui donne sur un parc avec un étang et des arbres partout et je me rends compte que je m’y sens beaucoup mieux que dans un décor urbain. Et que de façon général les villes m’intéressent de moins en moins, ou à très petite dose.

Dans “Le dernier refuge”, le scénariste m’avait dit qu’il voulait que le cimetière des animaux ressemble à un havre, quelque chose de paisible et de naturel, en opposition avec le cimetière des humains très carré et froid.
J’avais pensé au cimetière de la Madeleine à Amiens (ma ville natale, où on trouve la tombe pour le moins spectaculaire, de Jules Verne soit dit en passant) qui ressemble à un immense parc très arboré avec des coins assez sauvages. Oui, je trouve ça quand même beaucoup plus inspirant qu’un immeuble moderne et droit.
Ca “va” avec mon dessin aussi parce que je n’ai jamais été quelqu’un de rigoureux ou d’appliqué, dans le sens où j’aime que les choses aillent vite, je manque de patience, et j’ai toujours été plus intéressée, sans même m’en rendre compte par un dessin expressif que par un dessin “bien fait”.
J’aime dessiner des corps en mouvement, en train de danser, de courir, de sauter (d’où les animaux, et surtout les félins qu’on peut dessiner dans tous les sens et en accentuant l’amplitude des gestes sans que ça fasse bizarre); la végétation c’est un peu pareil : on peut dessiner un arbre complètement biscornu, avec une forme qui ondule, improviser au moment de faire les branches et le feuillage sans réfléchir, sans prévoir, sans calculer.
… Bon, alors après avoir dessiné des tombes cassées que je peux mettre dans tous les sens dans un cimetière (je parle du Dernier Refuge), quand je dois dessiner (par exemple) une étagère à la règle, avec des proportions précises, forcément je trouve ça beaucoup moins fun.

J’ai l’impression de plus partir dans des réponses un peu psychédéliques que de vraiment répondre aux questions…

Dans “l’or des fous“, tu vas jusqu’à avoir un dessin militant ?
Je me demande toujours comment est pris “L’Or des Fous”, dans le sens où beaucoup de gens m’en parle comme d’un projet pour (jeunes) enfants.
J’imagine que c’est un peu comme pour Into the Woods, où je vois des choses très personnelles que je serai toujours la seule à interpréter comme ça si je n’explique pas pourquoi elles sont là, ni leurs contextes symboliques… Les deux projets se ressemblent, j’y ai semé plein de symboles. Le risque c’est que je sois la seule à les comprendre. Et à la fois j’aime bien laisser le lecteur libre d’interpréter les choses comme il veut (ça c’est l’ancienne étudiante en Arts Plastiques qui parle… On n’était pas là pour faire quelque chose de beau ou même d’abouti, mais pour savoir expliquer tous les détails et tous les choix, même parfois de façon relativement tirée par les cheveux. Beaucoup de gens se moquent de l’Art moderne pour ça, mais moi j’aime bien ce côté-là, même si parfois ça me fait marrer aussi quand je lis des explications complètement farfelues).
Le problème c’est que j’ai un trait rond et qui fait penser à Disney. Alors là, un enfant et une panthère, ça a tout de suite fait penser au livre de la jungle. Pourtant c’était loin d’être ma première référence.
Bref, je m’égare (encore).
J’ai été sensibilisée à l’orpaillage et à toutes les choses désastreuses que ça peut entraîner il y a neuf ans. On détruit des arbres, on abime le terrain, et surtout, pour fixer les paillettes d’or ensemble on utilise du mercure qui est rejeté dans les rivières. Les poissons sont contaminés. Les peuples amérindiens les mangent, tombent malades et en meurent.
Dans le cas de la montagne d’Or, on parle d’un projet qui est complètement désapprouvé en Guyane et qu’on veut imposer aux habitants. On connait les risques, plusieurs mines dans la même idée ont déjà causé des ravages irrémédiables dans plusieurs pays. Et à une époque où on nous parle tous les jours d’écologie et d’avenir de la planète, ça me dépasse qu’un pays comme la France assume aussi tranquillement de vouloir faire passer en force un tel projet en Amazonie.
Beaucoup de gens en parleront bien mieux que moi et pour être honnête j’ai peur de m’embrouiller un peu toute seule si j’essaye de trop en parler (c’est pour ça que je partage souvent la vidéo de Max Bird à ce sujet quand je parle de ce projet).
Pour ce qui est du militantisme, j’imagine comme tout le monde, j’ai des causes qui me tiennent à cœur, j’en ai toujours eu, et si le dessin peut permettre à ma petite échelle de faire un petit geste, c’est déjà ça de pris.
Ca fait longtemps que je réfléchis à proposer mes services en tant que dessinatrice pour aider des causes. Ce n’est pas toujours simple de faire ça tout en gardant sa liberté artistique, sans finir par avoir l’impression de faire une commande même si on a le sentiment que c’est pour une bonne cause.
C’est pour ça que j’ai fait ce projet un peu dans mon coin sans me mêler d’emblée à une association ou à une structure. Ca me permettait de commencer immédiatement mes pages sans attendre des avis, des validations ou quoi que ce soit d’autre et de garder ma liberté dans l’histoire, la mise en page et le dessin et ainsi de ne rien faire à contre-cœur, ou en me forçant (ça se ressent vite dans le dessin quand on ne prend pas vraiment plaisir à le faire).
Comme j’ai une certaine facilité pour dessiner des animaux et que j’ai tendance à partir dans des représentations un peu métaphoriques, je me dirige plus volontiers vers des causes en lien avec eux. J’ai toujours le sentiment que d’autres géreront bien mieux que moi un dessin plus terre-à-terre et avec des représentations humains.
Comme j’ai toujours beaucoup aimé tout ce qui a un lien avec l’océan j’ai proposé à Sea Sheperd de réaliser des dessins bénévolement pour eux pour qu’ils puissent les exploiter dans leurs brochures ou dans leurs produits dérivés… à défaut d’avoir le courage d’embarquer sur un de leur bateau je leur avais dessiné des pages de croquis de différents requins et de mammifères marins. Je ne sais pas s’ils les utiliseront finalement, mais je suis très fière d’avoir au moins essayé de faire un geste.

A part “l’ondine de l’étang“, ton traitement sur la couleur montre – paradoxalement – à quel point elle prend une part importante dans ta narration, tout en se limitant à une couleur dominante. As-tu voulu utiliser cette technique narrative pour “le dernier refuge” ?
Aaaah, ce n’est pas moi qui ai fait la couleur dessus donc ça va être dur de répondre… :p
Dans le cadre de l’Ondine, il y avait quand même eu des choix… dans le sens où selon les chapitres et ce qu’on y raconte, le dessin et la mise en couleur n’étaient pas la même.
Il y a une mise en couleur à l’aquarelle, puis des aplats informatiques, puis le passage du conte où la palette est réduite et les couleurs peu réalistes (d’ailleurs les pages du conte avait été très très compliquées à mettre en couleur, je me souviens avoir beaucoup tâtonné).
C’est assez bizarre ce choix du noir et blanc avec un rehaut d’une seule couleur dans le sens où je ne me suis pas forcément rendu compte de la ressemblance entre les projets au moment de les faire.
J’avais commencé un projet (“Punk Project” qui est toujours visible sur mon blog) il y a des années. Et déjà les pages étaient en noir et blanc rehaussées de rouge, comme Into the Woods… C’est d’un coup en y réfléchissant que je me rends compte que ce n’est pas peut-être pas si commun, mais sur le coup ça me paraissait à chaque fois assez classique comme choix.
Pendant longtemps, j’ai beaucoup été inspiré par des univers un peu gothiques (vives les années 2000) et je pense que ce côté “noir et blanc + une couleur” y était très présent et que ça a dû me laisser des traces sans que je ne m’en saisisse vraiment.
Dans le cadre de L’Or des Fous, je n’ai pas le souvenir d’avoir voulu ne serait-ce qu’essayer de le mettre en couleur de façon classique. Je voulais que l’or colonise les pages, et que plus on avance dans le récit, plus il soit présent. Bon, ça n’a pas tout à fait fonctionné dans ce sens… mais l’idée y est. ^^
Par contre la matière dorée a été difficile à rendre. Les planches sont dessinées au critérium et j’avais dessiné des effets métalliques en gris sur les originaux aux endroits où l’or devait apparaître.
Je pensais simplement le recoloriser mais l’effet ne fonctionnait pas comme ce que j’attendais.
Ca a donc été un assez gros travail de recherches et d’effets de calques sur Photoshop pour obtenir cet effet.

Comment s’est passée ta rencontre avec ton éditrice chez Glénat ?
Je crois que la première fois que je l’ai vu c’était en 2011 (hé béh) au festival BD de Saint- Malo.
Mon ami Gérard Cousseau, dit parfois Gégé, qui est l’une des personne les plus géniales du monde, scénariste, dessinateur et concepteur d’expo, avait déjà travaillé avec elle et avait voulu me la présenter pour qu’elle jette un coup d’œil au projet BD que j’avais amené pour le montrer sur les stands des éditeurs.
A l’époque c’était un projet sur une jeune fille qui partait faire un road-trip en Angleterre. Sur un des dessin de recherche, l’héroïne posait avec un chien bulldog. Valérie Aubin avait bien retenu cette image et m’avait demandé de complètement revoir le projet avec une héroïne plus jeune, une histoire ancrée dans un quotidien plus ordinaire, et en donnant un rôle important à ce chien.
J’étais resté un certain temps en contact avec elle pour retravailler ce projet et avancer dessus, mais finalement la maison d’édition Glénat n’avait pas donné suite.
Cependant après ça, j’ai continué de lui envoyer mes projets BD de façon systématique.
Les trois choses qui revenaient souvent dans mes dossiers étaient l’univers gothique, les costumes victoriens et les animaux.
En 2017 après avoir terminé de dessiner “Le Saïmiri et le Coq Roche”, je l’avais envoyé à tout hasard à plusieurs éditeurs. Et encore une fois, ces étranges hasard : Valérie Aubin venait de recevoir le scénario complet du Dernier Refuge de la part de Pierre-Roland Saint-Dizier avec qui elle avait déjà travaillé et en recevant mon mail avec mon nouveau projet BD (animalier), elle s’est dit qu’une BD avec 40 chats à dessiner par case, des cimetières et des costumes d’époque ça pourrait peut-être me parler.
Elle m’a envoyé le scénario complet déjà découpé par Pierre-Roland, m’a demandé si je pourrais faire quelques croquis des personnages principaux avant Quai des Bulles (festival de Saint Malo) ainsi qu’une planche d’essai.
J’ai tout envoyé par mail trois jours avant le festival. Nous nous sommes vus là-bas, et alors que je croyais que j’étais là pour passer un test pour voir si je pourrais éventuellement être envisagée comme dessinatrice du projet, je me suis rendue compte qu’on se voyait pour signer le contrat.
A la suite de ça, j’ai rencontré rapidement Pierre-Roland un midi pour parler du projet et de nos visions des choses. Par la suite tout s’est fait par échange d’emails et téléphone et j’ai dessiné l’album entre Mars et Juillet 2018.

Merci Alex-Imé pour ces réponses.
Pour commander son album : https://www.decitre.fr/livres/le-dernier-refuge-9782344032961.html

Qu'en pensez-vous ?

1199 points
Upvote Downvote

Proposé par Projets BD

Projets BD est un collectif d'auteurs amateurs et professionnels qui offre un site internet et un forum pour le conseil, l'accompagnement et la valorisation de projets de BD, strips et illustration.

Commentaires

Leave a Reply
  1. Heureux d’apprendre que tu as été éditée ! Je suis avec beaucoup d’intérêt chacun de tes projets sur le site. Je commanderai l’album avec plaisir !
    Et j’espère que tu trouveras vite un nouveau contrat !

  2. Je suis toujours aussi peu douée avec l’informatique, j’essaye de répondre aux deux commentaires en même temps… 🙂

    Cowkiller, merci beaucoup c’est super gentil !
    Je travaille sur deux nouvelles BD en ce moment (+ une à laquelle il faut que je me mette mais c’est dur de tout gérer en même temps) avec des éditeurs, les sorties ne seront probablement pas avant environ un an et demi, le temps de tout dessiner puis que tout soit imprimé.
    Et puis il y a aussi des choses qui se préparent pour “L’Or des Fous” (mais j’attend un peu avant d’en parler de façon plus officielle). 🙂

    Gil, j’en déduis que tu l’as lu; un grand merci à toi !
    Troisième publication d’un album “entier” du coup (les deux premières datent de Novembre et Décembre). Merci !! 🙂

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Loading…

0

Commentaires

0 commentaires