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Dossier : le mouvement en BD

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Episode suiv.
(c) Arnaud Lehue

Nous avons l’habitude de rechercher le feutre le plus noir, la plume la plus souple, le meilleur grain de papier ou encore le logiciel idoine pour créer nos planches. Certains vont chercher à dessiner de la manière la plus anatomiste possible, quand d’autres chercheront un style plus ouvert. On cherche bien volontiers les traits d’une expression, la technique d’un matériel, l’effet d’un filtre… mais il existe cependant d’autres sujets qui échappent, pour certains, à notre vigilance. C’est le cas du « mouvement » en Bande Dessinée.

Comme nous l’avions fait dans notre précédent dossier sur le lettrage en BD, nous avons demandé à plusieurs de nos auteurs d’évoquer leur prise en compte du mouvement dans leur travail. En guise de conclusion, nous avons interviewé Thierry Mary, le directeur de l’école L’Iconograf de Strasbourg, aussi Directeur de la collection « Le cahiers de l’image narrative ».

Avant de parler de mouvement, nous avons voulu savoir si « l’absence de mouvement » était un effet narratif recherché. Cowkiller, l’auteur de la série Slugs, Snails & Dinos, va en ce sens en affirmant que l’absence de mouvement est effectivement voulu. C’est une série qui s’appuie essentiellement sur les dialogues et les interactions entre les personnages avec une économie de “moyens” volontaires sur les décors. Du coup, on est le plus souvent sur des plans fixes avec des gens qui discutent et l’action se passe hors-champ. Tout en rajoutant avec malice que c’est parce qu’il est peut-être fainéant mais plus sérieusement que (…) cela permet au lecteur de se concentrer sur le texte et sur le “jeu d’acteur” des protagonistes.

(c) Slugs, Snails & Dinos de Cowkiller.

Parfois, ce n’est pas tant un effet narratif qui est recherché mais bien les contraintes du format. Ainsi, Enutil, l’auteur de la série Bête au format strip, raconte que pour lui, la plupart des strips reposent sur les textes et que ce format se prête difficilement au mouvement. Dès qu’on dépasse les 3 cases tout est tassé, on perd en amplitude. Donc soit on réduit les personnages de manière à ne distinguer que la silhouette, soit on a recours à des marquages de mouvement. Il continue en précisant que pour la série « Bête », il (…) voulait qu’on distingue les réactions des animaux, en réduisant peu leur taille et en ayant recours à des marquages de mouvement (en général en combinant le blanc au trait noir pour qu’on les distingue facilement).

Le mouvement n’est pas toujours facile à appréhender pour un.e jeune auteur.e. Alex-Imé l’a constaté lorsqu’elle a reçu à ses débuts beaucoup de remarques sur ses personnages trop raides, trop figés, surtout quand elle a commencé à essayer de se professionnaliser. Même si l’auteure est aujourd’hui une artiste reconnue, elle précise que ce problème revient régulièrement et est loin d’être terminé dans son travail. Elle nous révèle ses quelques astuces :

Des croquis d’entraînement : Dans un premier temps j’ai fait beaucoup de croquis d’entrainement d’un seul trait, en essayant de ne jamais lever mon crayon, ou le moins possible, tout en forçant un peu le mouvement du personnage. Ceci a surtout eu une influence sur la raideur de l’encrage et l’a fortement assoupli.
Le dessin d’animaux : Le fait de dessiner des animaux particulièrement souples, comme les félins, d’abord d’après photos, puis sans modèle, en accentuant leurs attitudes, a été presque un déclic. Je pense qu’on se posera moins de questions à dessiner un animal dans des poses très exagérées que si on le faisait pour un humain, où on a tendance à être plus complexé par le résultat qu’on veut plus réaliste (et on assimile “réaliste” et “figé”).
Les visages : C’est aussi le cas pour les visages d’ailleurs : beaucoup de BD dites “réalistes” représentent des personnages qui ont plus tendance à ressembler à Ken et Barbie qu’aux personnes de la vraie vie. Certaines personnes ont naturellement des visages un peu “cartoons”, et d’autant plus quand ils ont des expressions (tristes, en colère, en train de rire, etc…); et peut-être qu’on s’auto-censure moins dans un dessin animalier (je pense notamment à Blacksad).

Les codes graphiques franco-belges semblent réduire le mouvement à sa plus simple expression. Enutil explique ainsi qu’il aime atteindre l’efficacité, (…) d’avoir recours à moins d’artifices possible. Éviter le texte que le dessin exprime déjà ou éviter les marquages de mouvement si la position du corps est déjà significative. Il précise que quand il dessine un marquage c’est pour amplifier la sensation de vitesse ou un mouvement irrégulier (zig-zag).

Par exemple dans le strip Bête du Panda, le bambou a son mouvement qui est fortement marqué, sinon le lecteur ne verrait pas qu’il s’est relevé. Par contre le bébé panda dans les airs n’a pas de marquage car son corps exprime déjà la projection qu’il subit. Il rajoute qu’il n’y parvient pas toujours mais c’est à ça qu’il aspire, exprimer le plus possible le mouvement par le corps plutôt que par des marquages.

Cowkiller confirme cette vision en utilisant exclusivement les lignes de traits qui illustrent le chemin parcouru par la chose en mouvement. Alex-Imé juge que les lignes de fuite et de vitesse sont aussi LA bonne idée qui change tout. Cowkiller rajoute cependant une relation entre l’expression du mouvement et le nombre de scènes d’action. Arnaud Lehue se détache de cette idée en pensant que le mouvement n’est pas synonyme de scènes d’action. Le mouvement, c’est aussi des personnages qui marchent, des bras qui s’agitent…

(c) Hatjan Krapô

A contrario, pour l’auteur Hatjan Krapô, le mouvement fait corps avec ses traits et son style. Sa relation avec le mouvement s’est d’abord limitée par l’animation de personnages dans des cases, en s’efforçant de créer un « mouvement invisible », pour paraphraser Scott McCloud. Puis c’est la découverte grâce à ses personnages non plus copiés mais créés. Il y a du divin dans les propos de l’auteur. Cette création prend la forme de traits qui se chevauchent et d’autres qui se perdent (…) ; même dans l’attente, ses personnages ou ses décors semblent vivre. De même, ses lecteurs rapportent qu’ils ont l’impression que les personnages sont vivants. Il poursuit : Et ça parce que même immobiles les choses bougent tout autour de nous et c’est important dans ma manière de m’exprimer de le montrer. C’était ce qui me manquait dans une ligne un peu trop propre. J’avais la sensation que la vibration naturelle des éléments s’éteignaient dans mon approche de la ligne, alors aujourd’hui je tends à m’améliorer pour ne pas figer mon trait, mais être plus lisible tout en gardant la nervosité du brouillon reste un objectif concret pour moi. C’est aussi parce que, pour ma petite expérience, les personnages, les lieux que je mets en scène sont un peu différents du réel dont ils s’inspirent et ne sont pas censés fonctionner dans un univers aussi stable que la concrète trois dimensions. C’est la faute ou l’erreur qui me permet d’amener ma création, mon mouvement et ma différence me permet à mon tour d’exister.

Certains auteurs s’inspirent du dessin animé. C’est le cas de Alex-Imé qui s’en inspire, que ce soit des recherches en amont, ou des pauses clés : le dessin animé demande une grande rigueur dans la connaissance du mouvement, donc d’emblée ça sera une bonne leçon, et en plus sur certaines images les corps sont déformés pour accentuer le mouvement et rendre l’animation fluide et dynamique. Le livre “technique d’animation” parait déjà une bonne base pour comprendre. (…) L’auteure précise qu’elle s’est aussi rendue compte que ses personnages en mouvement (ou pas) étaient parfois figés parce que elle essayait d’imaginer (mal) leur posture, en inventant un peu n’importe quoi (et forcément, ça se voit, et ça ne marche pas).
S’entrainer à dessiner des pauses en amont va forcément aider à intégrer des posings comme quand on apprend du vocabulaire dans une langue étrangère.
Son conseil que font les animateurs de dessins animés, c’est prendre soi-même la pause qu’on veut donner au personnage pour mieux comprendre, et surtout pour vérifier que c’est réalisable (le nombre de fois où on fait un dessin et en voulant refaire la pause on constate que “hé mais mon bras ne peut pas se plier dans ce sens là en fait !! »).

Arnaud Lehue va également en ce sens en répondant qu’un élément important dans la représentation du mouvement, c’est le concept de “ligne d’action”, qui est bien expliqué dans le livre “Cartoon l’animation sans peine” de Preston Blair. Il s’agit de faire en sorte que tout le corps du personnage en mouvement suive une ligne courbe ou droite, la moins tordue possible, pour que le mouvement soit le plus efficace possible, le plus dynamique possible. Ça peut vraiment donner de la vie, de l’intensité, à son dessin. C’est pas forcément évident à appliquer et d’avoir un perso qui suit une belle courbe mais ça aide à améliorer ses dessins de mouvements. (…) Il aime aussi bien dessiner des choses assez cartoon/dynamique, avec des persos hyper expressifs, et souvent le mouvement vient naturellement, même hors scène d’action. Par exemple les persos qui sautent sur place d’énervement.

(c) Ligne d’action par Arnaud Lehue.

Alex-Imé va jusqu’à faire des captures d’écran dans des films ou des séries qui ne comportent pas d’images de synthèse, pour être sûre d’avoir une référence non-trafiquée, et redessine les personnages (même en bonhomme bâtons, l’intérêt n’est pas d’avoir un beau dessin mais juste de comprendre comment il bouge).

L’auteur Arnaud Lehue évoque quant à lui sa découverte du manga et son imprégnation désormais dans ses dessins car l’efficacité de leur manière de représenter l’action et le mouvement sautait aux yeux. Alex-Imé estime que les japonais ont plus de facilités à représenter des visages et des attitudes hyper expressives et dynamiques (peut-être est-ce culturel, comme le théâtre traditionnel japonais assez “surjoué”), il peut donc selon elle être de bon ton d’aller lire des mangas. Arnaud Lehue s’inspire des mangas d’action ou de dessinateurs comme Bill et Gobi ou encore James Harren pour représenter une action impressionnante, intense, puissante.
L’auteure Ayaluna est du même avis. Elle pense que le style manga est autant propice à l’action qu’à la pose des personnages. Ce format se concentre principalement sur l’émotion, et l’émotion passe aussi par les mouvements, qui sont aussi expressifs que les visages. Si cela sert l’expressivité, un manga peut autant mettre en scène de l’action pur que des moments de latence qui sert à la mise en place des personnages.

Il semble que le mouvement ait un impact sur le cadrage et le découpage. Arnaud Lehue évoque qu’il fait surtout du strip ces dernières années, donc l’impact sur le découpage est plutôt moindre, il s’agit juste de s’assurer que la case est assez grande pour que le mouvement puisse s’y déployer s’il s’agit d’un mouvement impressionnant. Par contre, (…) la question de comment cadrer le mouvement, pour qu’il soit le plus lisible possible, et ensuite, selon l’objectif de la scène, réussir à le rendre impressionnant ou drôle est ce à quoi il est le plus souvent confronté. Alex-Imé aime avoir parfois des cases ouvertes, ou en insert, ou plus large que les autres et qui vont dans la gouttière… un peu comme dans les mangas, mais de façon moins « exubérante”.
Ayaluna, quant à elle, cherche l’efficacité qui réside dans un équilibre entre la retenue et le lâcher prise dans sa manière d’utiliser plus efficacement le cadrage et le mouvement. Pour le moment c’est la limitation qui a le dessus chez elle, mais elle travaille afin de trouver l’équilibre qu’il faut.

Arnaud Lehue synthétise toutes ces inspirations en évoquant l’évolution de sa représentation du mouvement et son procédé graphique aujourd’hui qu’il juge être un long processus :

Il s’agit de s’améliorer dans le dessin du mouvement : des déformations plus pertinentes, des lignes de vitesses plus réussies, penser à utiliser le concept de “ligne d’action” ou encore essayer de maîtriser les cadrages plus complexes (plongées/contre-plongées, effets fish-eye) qui peuvent rendre une action plus dynamique.
J’aime bien varier ma manière de représenter le mouvement selon le contexte. Si c’est une action impressionnante, intense, puissante, je vais aller m’inspirer des façons de représenter le mouvement issus de mangas d’action ou de dessinateurs comme Bill et Gobi ou encore James Harren qui reste ma référence principale pour sa façon de représenter le mouvement lors de scènes d’actions, avec beaucoup de traits de vitesses, notamment dans le fond de l’image pour accompagner l’action, et certains traits des personnages un peu déformés par le mouvement. Si c’est un mouvement plus tranquille, humoristique ou un peu ridicule, je vais utiliser d’autres codes graphiques plus issus de la tradition franco-belge, avec une simple ligne ou une double ligne pour représenter le mouvement. J’aime bien certains codes un peu ringards comme le trait bouclé qui a une certaine élégance, ou même le petit nuage de fumée parfois quand les personnages marchent (ou pour tout ce qui est pot d’échappement).

Enfin, nous avons demandé à Thierry Mary, le directeur de l’école l’Iconograf de bien vouloir conclure ce dossier :

Thierry Mary : La Bande Dessinée a ce côté irrationnel de vouloir montrer le mouvement avec des images fixes, forcément ça complique un peu les choses. Quand l’auteur décide de rendre un mouvement, il doit choisir quel moment précis de cette action, de ce mouvement, servira au mieux sa narration.
La façon de cadrer ce mouvement est aussi à prendre en compte.
Montrer un gros plan d’un personnage en train de courir, montrer son visage en souffrance par exemple, aura un autre effet que de prendre un plan montrant ce même personnage en train de courir au milieu du désert, ces deux images peuvent aussi se succéder 🙂

Il ne s’agit pas juste de faire courir un personnage, il faut rendre cette attitude crédible, cela passe donc par l’observation, la documentation, ensuite le choix du moment, sa mise en scène et son cadrage.

Il faut aussi avoir conscience que la Bande Dessinée est très souvent l’art de l’exagération, tout a tendance à être amplifié que ce soit les expressions des personnages ou leurs mouvements.

Un autre exemple.
Ce bon vieux gag du héros qui chute sur une peau de banane ?
Quelle intention met-on en tant qu’auteur, est-ce que l’on veut faire rire le lecteur, ou au contraire lui faire partager la souffrance de celui qui chute ?
Je conseille cet exercice à tout à chacun et de le réaliser en modifiant les cadrages, la mise en scène, les attitudes de différent moment, la chute 🙂

La représentation du mouvement est d’une certaine manière liée à la culture, chaque courant a sa façon de faire, d’exagérer ses codes pour transmettre une information, mais depuis plusieurs années, les frontières sont devenues flottantes, surtout concernant les publications européennes, le comics et le manga étant un peu plus hermétiques.

Les jeunes auteurs se sont nourris d’un peu de tous les genres sans discrimination, le goût va peut-être plus à un genre qu’à un autre mais avec généralement l’esprit ouvert, ce qui leur permet de s’approprier ces différentes façons de procéder pour en faire quelque chose de particulier.

Projets BD : D’après le livre sur le mouvement (voir référence en fin d’article) dont vous avez dirigé la direction, le mouvement se retrouve dans le cadrage, les attitudes des personnages, les situations… Quelles sont les astuces pour éviter d’en faire trop, ou au contraire de ne pas en faire assez ? Avez-vous la recette magique ?

TM : Les recettes magiques n’existent pas, ce sont des raccourcis qui nuisent au développement de la personnalité de l’auteur.
Pour ce qui est du mouvement, comme du reste, cela dépend en premier lieu de ce que l’on veut transmettre comme information, c’est subtil et pour trouver le bon dosage, le plus simple surtout quand on débute, c’est de faire plusieurs essais en rough pour essayer de voir ce qui est le plus pertinent à la fois par rapport à sa manière de raconter, son système de représentation et l’effet voulu sur le lecteur.

PBD : Le mouvement est-il l’un des moyens de déterminer la qualité d’une œuvre ? Fait-il partie de vos critères de sélection d’un élève ?

TM : La Bande Dessinée est un art complexe, la maîtrise du mouvement seul ne peut déterminer grand chose, un personnage en frappe un autre, quel moment choisir ? Le regard fou furieux de celui qui s’apprête à frapper et à la case suivante on voit l’autre personnage étalé par terre, montrer l’impact et la violence du coup reçu,
Des auteurs comme Bilal ou Tardi ont des personnages plutôt raides, cela ne les ont pas empêché de connaître un vrai succès.
Donc non, ce n’est pas un critère de sélection et puis il faut bien que l’on enseigne des choses 🙂

PBD : Le mouvement est-il dépendant du style de BD, du comics au manga en passant par la bd franco belge ? Existe-t-il un mouvement propre à chaque forme narrative ?

TM : Hé bien, chaque famille graphique a plus ou moins sa manière propre de représenter certains mouvements, les courses de Naruto les bras en arrière… c’est assez culturel, les comics ont des scènes d’actions quasi non-stop, mais la BD américaine ne se limite pas aux comics.
C’est pareil avec le manga, il y a moins d’actions que l’on pense, et pas mal d’introspection de la part des personnages.

La BD franco-belge est sans doute la BD la plus riche et la plus diversifiée car c’est la seule à s’être véritablement ouverte à l’influence à la fois du Comics et du Manga. Mais c’est aussi celle qui s’exporte le moins bien.

Mais au final, tous les personnages se déplacent de la même manière, en mettant un pied devant l’autre 🙂 et rien que de faire passer ce message n’est pas forcément évident.

Le conseil de Thierry Mary :
Commencer par faire des croquis d’observation. Si vous voulez représenter un basketteur en action, regardez un match de basket, faites des arrêts sur images sur des actions et dessinez-les.

Merci à tous les auteurs et à Thierry Mary d’avoir participé à ce dossier. Nous ne pouvons que mieux vous conseiller l’ouvrage éponyme « Le mouvement » de Eric Albert aux éditions L’Iconograf en 2007, sous la direction de Thierry Mary et François Rodes (ISBN : 978-2-35056-005-2).

Cet article, malgré la citation d’un ouvrage, n’est pas sponsorisé ni proposé par un organisme ou une personne tierce mais bien issu d’une volonté propre de www.Projets-BD.com.

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